Lectures Soufies...

L'aspiration spirituelle

403356 242462362497684 100002017656850 543930 210220641 nDans le soufisme l’aspiration spirituelle (talab) est la force qui fait avancer le chercheur sur la voie de la perfection.
Si l’on ne recherche pas la Vérité, on ne peut désirer s’engager dans un cheminement spirituel, ni comprendre pourquoi certains êtres sont poussés à entreprendre une telle quête.
Pour les soufis l’état de talab ne peut être provoqué de façon intentionnelle car il s’agit d’un don divin.
Dieu attire vers lui qui il veut. On ne peut choisir son bien-aimé ; c’est le bien-aimé qui choisit. Cela peut sembler mystérieux mais il est dans la nature même de cet état, de venir toucher l’être, comme de nulle part.
Dans son ouvrage La Conférence des Oiseaux, Attar (m. 1220), le grand Soufi persan, présente la recherche spirituelle comme la première étape du chemin vers la vérité. A ce niveau on aspire à une âme purifiée et on se sent totalement pauvre et démuni de qualités divines.
Attar compare une personne sans talab à un être sans vie :
Celui qui ne possède pas un désir ardent est comme un mur,
Mort, sans force vitale en lui.

Parfois c’est une rencontre avec un individu extraordinaire qui va déclencher l’état de talab. Dans les écrits soufis ce personnage extraordinaire est parfois appelé ‘fou de Dieu’ (bohlul). Une telle personne se moque des normes sociales conventionnelles en même temps qu’elle reflète les attributs divins.
Apparaissant soudainement, le fou de Dieu nous amène à réaliser, par son comportement excentrique, par l’impact de sa présence, que l’ordre apparent du monde et le confort matériel que nous avons créés ne nous offrent qu’une distraction sommaire ; parce qu’ils sont construits sur une connaissance erronée de ce que nous sommes, ils ne nous apportent en fait ni paix ni contentement.
L’initiation d’Attar au monde du soufisme est un bel exemple d’une telle rencontre. Il exerçait la profession de pharmacien et un jour alors qu’il était dans sa boutique un mendiant vint le trouver pour lui demander de l’aide. Attar refusa. Le mendiant de nouveau lui demanda de l’argent et Attar refusa de nouveau. Finalement le mendiant l’interpella : « Comment vas-tu quitter ce monde ? »
« Comme toi-même tu le quitteras » Répondit Attar.
« Peux-tu vraiment mourir comme moi ? » Interrogea le mendiant.
« Oui, bien sûr. » Dit Attar. Sur ce le mendiant se coucha sur le sol, mis son bol en bois sous sa tête, prononça le nom « Allah » puis rendit l’âme. Témoin de cette scène Attar fut sidéré, il abandonna sa boutique afin de débuter sa quête spirituelle.
Si on laisse de coté l’aspect extraordinaire de ce récit, le point important est le suivant : quand Attar prit conscience du détachement total du mendiant vis à vis du monde créé, il fut brutalement poussé à réaliser combien il était prisonnier des aléas de sa vie. Cette réalisation à son tour attisa le feu de son aspiration, une aspiration à être détaché des soucis liés aux choses matérielles.
De telles rencontres nous incitent à abandonner une vie conventionnelle pour partir à la recherche de l’inconnu.
Mais l’expérience du talab ne dépend pas forcément de la rencontre avec un ‘fou de Dieu’ qui provoque une révélation.
La littérature soufie rapporte maints récits où une personne s’éveille par une rencontre ordinaire avec une personne ordinaire.
L’histoire suivante concerne le saint Soufi nommé Shaqiq Balkhi (m. 810) qui vécu au 9ème siècle. Shaqiq venait de Balkh (une ville située aujourd’hui en Afghanistan) et il avait voyagé de nombreuses fois au Turkestan. Au cours d’un de ces voyages il rencontra un idolâtre qui pleurait devant son idole. Shaqiq convaincu que l’idolâtre était égaré décida de le guider sur le chemin de la vérité.
« Tu devrais adorer le Dieu vivant créateur du monde- le Dieu omniscient et tout puissant. Tu devrais avoir honte de tes pratiques idolâtres qui n’aboutissent à rien,» déclara Shaqiq.
« Et bien, si ton Dieu est tout puissant, pourquoi ne peut-il pourvoir à tes besoins dans ta propre ville afin que tu ne sois obligé de voyager des kilomètres pour gagner ta vie ? » répondit l’idolâtre.
Entendant cette réponse, Shaqiq prit conscience de sa propre ignorance ce qui l’amena à rechercher le vrai Dieu. De la même façon, lorsque l’on rencontre une personne qui fait preuve d’un amour sincère et de compassion envers autrui, on peut être conduit à méditer sur nos imperfections, ce qui à la fin peut nous guider vers l’état de talab.
Mais encore une fois, l’expérience du talab ne dépend pas d’un choix volontaire, ce qui s’ensuit non plus. Après avoir été frappé par le talab, les sacrifices et l’endurance des épreuves sur la voie de la découverte de soi ne relèvent pas d’un choix individuel. On est mû par une force intérieure.
Que l’on fasse l’expérience de l’état de talab suite à une rencontre avec un ‘fou de Dieu’ ou bien lors d’une rencontre plus banale, il nous faut être prêt pour cette expérience. Bien que l’expérience du talab ne puisse être provoquée de façon intentionnelle, elle n’arrive pas à ceux qui ne s’y sont pas préparés.
Chacun vient au monde possédant certaines caractéristiques en grande partie déterminées par notre héritage génétique. Au fur et à mesure que l’on avance dans la vie , ces caractéristiques se modifient et l’on en vient à posséder de nouveaux traits, cet ensemble va fortement déterminer ce que sera notre expérience du monde et nos relations à autrui. Un moment donné nous pouvons devenir de plus en plus conscient des caractéristiques qui jouent un rôle majeur dans notre façon d’être avec les autres et dans ce que sont nos sentiments – qu’ils s’agissent de qualités soi-disant positives, comme la générosité, l’empathie et la gentillesse, ou de celles, soi-disant négatives : la colère, la jalousie et la haine.
Avec de la chance nous comprenons que nous sommes le plus souvent absorbés par nous-mêmes et indifférents aux autres. Lorsqu’on observe cela ainsi que nos autres imperfections, on aspire à s’affranchir de ces qualités négatives. Il est même possible d’avoir temporairement ressenti en nous les qualités divines de bonté et d’amour inconditionnel, ces expériences par lesquelles nous réalisons que ces attributs ont manqué dans nos vies nous incitent à essayer d’actualiser ces qualités en nous-mêmes.
Avoir conscience de ses défauts, un sentiment de honte vis à vis de notre comportement, ceci couplé avec l’aspiration à se parfaire, est indispensable pour recevoir l’état de talab. Si l’on n’a pas conscience de nos imperfections et que l’on ne désire pas changer, pour atteindre la bonté, l’amour et l’abnégation, on ne cherchera pas des clés dans le monde extérieur pour nous dire quoi faire. On restera simplement content de soi et satisfait de sa vie. Même la rencontre avec un ‘fou de Dieu’ avec ses pouvoirs miraculeux, ne pourrait nous mettre sur la voie du talab. Les gens qui n’ont pas connaissance de leurs propres défauts et qui n’ont pas ressenti la présence des attributs divins resteront ignorants et fermés à cet état même en des circonstances extraordinaires.
De nos jours la vue dominante proposée pour définir le sens d’une vie accomplie c’est qu’il faut corriger ses manques matériels plutôt que spirituels.
Notre culture nous bombarde avec l’idée que plus nous possèderons de choses et aurons d’expériences et d’aventures intéressantes, plus nous aurons de chance de connaître la satisfaction et la béatitude.
Mais la réalité est toute autre. On sait par expérience que même lorsque l’on obtient ce que l’on désire, on veut très vite autre chose, dans un cycle de mécontentement perpétuel.
Même si l’on en vient à posséder tout ce que l’on désire et que l’on se distrait avec les activités les plus divertissantes du monde, on ne parviendra pas à trouver la paix intérieure ni le contentement en soi. De plus le souci et l’amour de l’autre seront encore loin d’être notre priorité, alors que ces dernières sont des qualités qui nous préparent à l’aspiration spirituelle.
Rumi écrit dans l’un de ces poèmes :
Toute ton agitation vient de ta poursuite de la tranquillité
Devient un chercheur agité jusqu’à ce que tu trouves la tranquillité

Nous sommes agités car nous recherchons l’état de sécurité matérielle – un état dans lequel on s’imagine qu’une accumulation de biens matériels apportera un sentiment de plénitude, mais ceci est une illusion. La plupart d’entre nous le savent mais continuent de poursuivre ce rêve.
Pour Rumi le véritable accomplissement d’une vie est dans le talab. C’est seulement à travers un état d’ardent désir que l’on pourra finalement trouver une paix durable et la tranquillité.
Ainsi le tourment et l’ardeur frénétique qui agitent l’amant dans cet état de talab, tandis qu’il aspire sincèrement à l’union avec son bien-aimé, laissent place, par l’alchimie de l’amour, à l’acceptation désintéressée par l’amant de la volonté du bien-aimé, puisque l’amant réalise que tout vient de Dieu.

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